Łukasz GOLĘBIEWSKI - écrivain, journaliste et éditeur

Ce mois-ci, l'invité de CyberPolska est M. Łukasz Gołębiewski, écrivain, journaliste, critique littéraire et éditeur récompensé par de nombreux prix littéraires.

Diplômé en journalisme de l'Université de Varsovie, M. Gołębiewski a travaillé pendant près de neuf ans comme journaliste pour le quotidien "Rzeczpospolita". Il est également le rédacteur en chef et l'éditeur de la revue littéraire "Le Livre" (Książka) et de "la Bibliothèque d'Analyse" (Biblioteka Analiz).

Spécialiste reconnu du secteur de l'édition en Pologne, il compte à son actif une quarantaine d'ouvrages dont certains ont été traduits en anglais et en allemand. Dans ses deux derniers livres "e-book - la culture haut-débit" (e-książka - szerokopasmowa kultura) et "La mort du livre" (śmierć książki), M. Gołębiewski livre ses réflexions sur l'avenir du métier de l'édition en Pologne et l'émergence de nouveaux modes de consommation de la culture induits par la "révolution du numérique".

 

 

Łukasz Gołębiewski

CyberPolska : Comment définiriez vous les concepts de "révolution numérique" et de "culture numérique" ?

La révolution numérique est une notion très large qui touche à différents domaines tels que l'informatique, la communication sur internet, la numérisation des contenus, le e-learning et bien d'autres sphères de notre vie. Elle a modifié en profondeur notre manière de faire des affaires, d'occuper notre temps libre, de communiquer avec les autres, de partager le savoir et même d'exprimer nos émotions. Cette révolution apporte en soi des changements irréversibles car le monde "numérique" ne sera plus jamais le même que le monde "analogique". La prise en compte de cette nouvelle réalité a des conséquences, tant sur le plan économique (il faut chercher de nouvelles sources de revenus, apprendre à vendre du contenu compilé sous forme de fichiers) que sur le plan éducatif (accès facilité à l'information, traducteurs en ligne, jeux en réseau,...). Tout ceci bouleverse, au final, les formes traditionnelles d'enseignement et notre approche de la culture en général.
 
Le terme de "culture numérique" est, quant à lui, associé à la diffusion massive des contenus parmi lesquels figurent les travaux de l'Open Source, l'idée d'un travail collaboratif mené au niveau mondial, le partage du savoir et des compétences, la participation à des sites communautaires, la création partagée des ressources du web (je pense notamment à Wikipedia et à l'ensemble des projets Wiki, mais aussi à Flickr, YouTube, Facebook et bien d'autres plateformes d'échange). La culture numérique se caractérise par une approche plus libérale des droits d'auteur et des brevets, sa vocation est d'encourager la continuité des échanges et la coopération, et non de défendre la propriété intellectuelle. Et c'est du reste le champs de bataille majeur sur lequel s'opposent le monde de l'analogique, marqué du sceau du Copyright, et le monde de la culture numérique qui porte sur ses étendards les mots freeware, open source, copyleft etc...
 

CyberPolska : Comment évaluez-vous le développement de la société de l'information et de l'économie numérique en Pologne ?

Les Etats Unis sont les leaders incontestés du e-commerce mondial et des échanges numériques, pas tellement à cause de la Silicon Valley et de la présence des géants mondiaux de l'internet tels que Google, Amazon ou microsoft, mais plutôt en raison du nombre de locuteurs anglophones. L'Europe et sa riche culture, creuset d'une diversité linguistique exceptionnelle, restera fatalement en retrait de la révolution numérique et la Pologne n'y fera pas exception. Il est difficile en effet de capitaliser sur des idées novatrices en ayant un accès limité aux médias américains de référence ou en restant dans l'ombre des laboratoires américains les plus réputés.
 
La Pologne compte actuellement 40 millions d'habitants. C'est un marché important mais qui reste local, et non global. Le gouvernement consacre chaque année des sommes considérables à l'informatisation des écoles polonaises, en terme d'utilisateurs, nous ne sommes plus très loin de la France ou de l'Espagne mais s'agissant de l'économie numérique, cela reste une notion très théorique en Pologne. Évidemment, des e-marchands tels que "Merlin.pl" ou  "Empik.com" enregistrent des CA annuels de l'ordre de 30 à 50 millions d'euros et toutes les grandes revues polonaises possèdent désormais leur pendant électronique mais pour être sincère, on commence seulement à se poser la question sur la manière de vivre de ses ressources numériques.
 
Et puis tous voudraient que cette révolution survienne dans un futur aussi lointain que possible. Or moi j'affirme que ces changements sont déjà à notre porte et qu'ils vont survenir à un rythme très élevé : si les entreprises polonaises ne se sont pas préparées à tirer profit de la numérisation, ce sont les multinationales étrangères qui le feront à leur place. D'ailleurs on trouve déjà  neuf sociétés à capitaux étrangers parmi les dix plus grandes maisons d'édition en Pologne.
 

CyberPolska : L'un de vos derniers ouvrages s'intitule "la mort du livre" ("śmierć książki" en polonais). C'est plutôt un titre provocateur mais est-ce que cela signifie pour autant que le livre n'a pas d'avenir dans l'ère du numérique ?  Selon vous, pourquoi le livre est-il condamné à mourir dans sa forme actuelle ?

Bien sûr que c'est un titre résolument provocateur. Je voulais de cette façon attirer l'attention des lecteurs et des médias et c'est plutôt réussi. Je pense que des perspectives intéressantes s'ouvrent au livre, et d'une façon plus générale, à la culture. La compilation, la distribution ou le stockage d'un fichier ne coûtent quasiment rien. Cela signifie donc que l'on peut désormais offrir du contenu culturel à un niveau de prix qui n'a jamais été aussi bas. Bien entendu, des problèmes peuvent survenir au cours de ce processus : la fracture numérique dont sont victimes les personnes âgées, la défense des droits d'auteur, les risques de monopole qui peuvent résulter de la position dominante des opérateurs télécoms... Mais d'une manière générale, je considère que l'avènement du numérique est davantage une opportunité qu'une menace. On a désormais accès à des œuvres encore inédites qui n'auraient jamais pu être disponibles à grande échelle. Dans les bibliothèques physiques, on peut emmagasiner jusqu'à 30 000 livres contre plus de 100 000 pour les web-bibliothèques et 10 millions pour les bibliothèques numériques.

Nous sommes donc en train d'accomplir un vieux rêve, celui de la bibliothèque d'Alexandrie. Internet est désormais en mesure de rassembler la quasi-totalité des œuvres de la pensée humaine. Bien sûr, on peut légitimement se poser la question de savoir trouver nos repères dans cette abondance d'ouvrages mais je pense que Google ou d'autres moteurs de recherche sémantiques nous y aideront.

 
CyberPolska : Vous affirmez que "les éditeurs vont probablement connaître des heures difficiles". Pensez-vous qu'ils parviendront à s'adapter aux nouvelles conditions du marché ou sont-ils, eux aussi, condamnés à disparaître ?
 
Je pense que les éditeurs vont forcément devoir s'adapter, d'ailleurs beaucoup essayent déjà d'apprendre à tirer profit du travail collaboratif auquel certains types de contenu tels que les encyclopédies en ligne, les guides touristiques, les travaux de cartographie ou encore les dictionnaires se prêtent très bien.
 
Des projets tels que Wikipedia, Google Maps ou Google Earth apportent la démonstration aux éditeurs qu'on peut rapidement et à moindre coût construire d'immenses bases de savoirs. Or c'est désormais l'information qui est l'élément le plus valorisé.
 
J'ai plus de craintes pour les imprimeurs ou les libraires qui auront beaucoup de mal à se maintenir dès lors que le livre aura perdu sa dimension matérielle. 
 

CyberPolska : Vous suggérez dans votre ouvrage de distribuer quasi-gratuitement des lecteurs électroniques au grand public. Mais la question du financement ne risque-t-elle pas de se poser alors même que le gouvernement polonais a déjà toutes les peines du monde à financer les accès internet des couches les plus pauvres de la société.

Certes mais la question se posera davantage pour les opérateurs télécoms ou les éditeurs de contenu que pour les responsables politiques S'il est déjà possible d'acheter des appareils aussi sophistiqués que l'iPhone pour quelques zlotys, pourquoi n'en serait-il pas de même pour les e-books tels que le "Kindle" d'Amazon ou le "Sony Reader" ? Le consommateur payera uniquement un accès à la culture sur la base d'un abonnement, et non plus pour l'équipement en soi. Selon moi, l'abonnement est donc l'unique chance pour les ayant-droits de continuer à percevoir une rémunération sur leurs œuvres.


CyberPolska : Les e-books sont-ils très populaires en Pologne ?

Pour l'heure, ils rencontrent un succès mitigé parce qu'il y a très peu de "e-books" disponibles en langue polonaise à l'exception des classiques de la littérature ou d'ouvrages scolaires. Mais les sociétés qui se déjà spécialisées dans la fourniture de "e-books" (par exemple Nexto.pl) réalisent des CA annuels proches du million de zlotys. Ce n'est donc pas encore un marché de masse mais les choses se mettent en place progressivement.
 
 
CyberPolska : Vous avez sans doute entendu parlé en France de la loi HADOPI qui prévoit la suspension de l'accès internet si l'abonné est convaincu de télécharger des fichiers illégaux. Pensez-vous que cela soit une bonne solution ? Un tel dispositif est-il envisageable en Pologne à moyen terme ?
 
Je pense qu'il s'agit d'une idée saugrenue. Il faut trouver des solutions qui incitent les internautes à rémunérer les auteurs et non à les empêcher de s'échanger des fichiers. Je répète qu'une des solutions consiste, selon moi, à mettre en place une formule d'abonnement, un peu sur le modèle de la téléphonie fixe, où l'internaute serait facturé en fonction de l'envoi de données ou de sa vitesse de connexion.
 
 
CyberPolska : A titre personnel, quelles solutions proposez-vous pour lutter contre le piratage sur internet ?
 
Comme je l'ai déjà dit, en proposant un accès très large à la culture financé sous forme d'abonnement. Les câblo-opérateurs de télévision ont adopté ce modèle avec succès depuis déjà un certain nombre d'années. La question de la répartition des revenus entre auteurs et éditeurs ne devrait pas poser problème puisqu'il est possible de stocker au sein d'un fichier des informations sur les droits d'auteur.
 
Je pense que l'on a commis une grosse erreur en voulant protéger le monde analogique de la génération du numérique car même sans les réseaux P2P, les ventes de CD audio étaient condamnées à baisser avec l'arrivée des iPod et du format MP3. Il aurait fallu offrir beaucoup plus tôt des moyens légaux d'acquérir ces fichiers.
 
Mais je reste persuadé que cette "décennie perdue" pour l'industrie musicale et cinématographique servira de leçon aux éditeurs de presse.
 
 
CyberPolska : N'existe-il pas un risque de voir la culture s'auto-détruire si celle-ci revêt un caractère "massif" et se propage "à haut débit" ?
 
Le risque existe bel et bien et il est non négligeable mais il dépend moins du caractère "massif" de l'accès que ce que la technologie peut nous offrir. Plus on pourra accéder facilement au contenu, moins on devra passer du temps à éduquer les gens. Nous allons perdre progressivement la capacité de lire de longs textes pour se concentrer davantage sur des liens "hypertextes". Il sera donc très difficile de sauvegarder la "culture" au sens où on l'entend aujourd'hui avec les grands noms de la littérature tels que Hugo, Tołstoj, Mann etc...
 
D'ailleurs, j'ai peur que le roman comme genre littéraire appartienne bientôt au passé. J'en suis d'autant plus triste que j'écris moi même des romans mais je pense que la culture du futur sera avant tout celle des citations et des petites phrases tirées de leur contexte, avec des liens hypertextes comme seules transitions. C'est une hypothèse que j'émets avec une grande tristesse doublée d'un sentiment d'insécurité.
 
 
Pour en savoir plus :
 
 
 
Propos recueillis en octobre 2009
Crédit photos : Łukasz Gołębiewski
 

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